
23 janvier 2024 • 9 minutes de lecture
Violé quatre années durant par un prêtre, Daniel Pittet se bat de longue date contre la pédophilie. Dans un nouvel ouvrage à paraître ce printemps, le diacre fribourgeois livre quelques clés au fil des témoignages de victimes mais aussi de bourreaux…
TEXTE ET PHOTOS LAURENT GRABET
Son regard respire la douceur et gagne en sérénité avec les années. Daniel Pittet aime se définir comme « un homme debout ». Et c’est effectivement ce qu’il est. Ce Fribourgeois de 65 ans est debout mais claudiquant aussi. Il le sait, l’affirme et l’affiche même. Sur l’avant-bras droit de ce bibliothécaire de métier, un tatouage indique d’ailleurs cette évidence : « Fragile ». Mais la force véritable ne consiste-t-elle pas à regarder ses fragilités en face pour ne pas s’enfermer derrière une carapace, coupé de soi et des autres, ou pire, dans le confort malsain mais rassurant d’une identité d’éternelle victime ? Pour Pittet, ne pas tomber dans ces travers est le défi d’une vie. Ce père de six enfants, resté fervent catholique, a fait du traumatisme subi enfant une sorte de carburant pour générer du bien autour de lui. Un funeste dimanche de 1968, Joël Allaz, un prêtre capucin indigne et pédocriminel en série, l’abuse sexuellement après la messe alors qu’il n’était qu’un enfant de chœur de 9 ans. Cet enfer, fait de manipulations, de non-dits et de rapports de pouvoir, dure quatre ans.
Daniel Pittet vient d’une famille dysfonctionnelle, pauvre et très catholique. Il a grandi sans père et était une proie idéale pour un pervers. À l’époque des faits, contre toute attente, il a choisi de pardonner. « Et j’ai construit ma vie sur ce pardon », rappelle-t-il souvent. En 2017, une biographie raconte son calvaire et invite les victimes à briser le silence. Préfacée par le Pape François et traduite en huit langues, elle s’est écoulée à 40’000 exemplaires rien qu’en Suisse. Ce livre a suscité de nombreuses réactions de la part de victimes, mais pas seulement… Ce sont essentiellement ces retours chocs qui ont fait naître en Daniel Pittet l’envie de signer un autre ouvrage, plus didactique, à paraître au printemps prochain. Nous l’avons lu en avant-première. Lui aussi pourrait faire grand bruit… Ses titres de travail : « Chut, c’est un secret ! » ou « Viols en famille »… Le Fribourgeois, qui connaît les casseroles de bien des pervers en Romandie, y pose un regard inattendu sur les pédophiles eux-mêmes. Interview à son domicile de Rossens (FR) entre une icône de saint Joseph et une photo originale inédite du Padre Pio, dans la présence rassurante de son épouse Valérie et celle lumineuse et joviale d’Anne-Léa, leur petite dernière trisomique.
Pourquoi ce nouveau livre ?
Depuis la sortie de Mon Père, je vous pardonne (Éditions Philippe Rey), je n’arrêtais pas d’être contacté par des victimes d’abus sexuels, essentiellement d’ordre pédophile. J’ai pleinement pris conscience que rien qu’en Suisse, 800'000 personnes auraient été abusées sexuellement. J’ai compris aussi à quel point sortir du silence est difficile et à quel point mon témoignage sans filtre y aidait. C’est incroyablement libérateur, à condition d’être bien accompagné dans ce processus. L’écrasante majorité ne sort jamais du silence et vit cassée. Et le grand drame est que si la chose reste cachée, ces abus pédophiles continuent de se propager au fil du temps comme un virus selon une obscure mécanique.

Daniel Pittet, sur une photo prise par son violeur à l'époque des faits.
Plusieurs exemples l’illustrent dans votre ouvrage…
J’ai rencontré personnellement environ un millier de victimes. Voici celui qui l’illustre peut-être le plus tristement : à la suite de la lecture de mon livre, une vieille dame m’a convoqué sur son lit de mort pour me confier que son père l’avait violée. Elle voulait aussi en parler à ses filles et m’avait demandé d’être présent à ce moment-là pour l’aider. Une fois mises au courant, ces dernières, en larmes, lui ont révélé à leur tour qu’elles avaient toutes elles-mêmes été victimes de viols de la part de leur père. Quel choc ! Il y a comme une perpétuation du malheur. Le 80% des abus a lieu au sein des familles. Le plus étrange est qu’une fois adultes, certaines victimes vont jusqu’à confier leurs propres enfants à leur père violeur convaincu contre toute raison qu’il n’osera pas récidiver. Et notons aussi que le violé devient malheureusement violeur lui-même dans environ 60% des cas ! Moi, j’ai eu la chance incroyable d’être dans les 40% restants.
Comment expliquer ces surprenants phénomènes ?
Une victime aura beaucoup de risque d’attirer un conjoint dysfonctionnel qui, consciemment ou non, sentira en elle une faille à la source de laquelle nourrir sa propre souffrance ou son désir. Selon le même mécanisme psychologique, les pédophiles, hors milieu familial, identifient intuitivement immédiatement à quel enfant ils peuvent s’attaquer sans risque. Plusieurs d’entre eux me l’ont confirmé ! Leurs victimes conservent elles aussi cette espèce de « radar à souffrance ». Moi-même, si je passe devant une cour de récréation et que je vois interagir un enfant avec un adulte, je vois immédiatement si le second abuse l’autre ou non. C’est une capacité assez désarçonnante.
Comment briser ce cercle vicieux de la reproduction de la souffrance ?
En brisant l’omerta et/ou en pardonnant à son bourreau. Plusieurs victimes m’ont demandé comment pardonner à leur violeur. L’une d’elles, une jeune femme, m’a dit récemment : « Je veux tourner la page pour devenir mère de famille. » Elle avait compris que le pardon briserait le lien avec son bourreau. En effet, j’ai constaté que cela tranche ce lien invisible entre lui et soi. Mais cela ne se fait évidemment pas sur commande. Il faut être mûr pour cela et tout le monde n’a pas besoin de pardonner pour avancer. En revanche, sortir du silence et de la honte est indispensable pour cela. Car si tu ne parles pas, des abus se reproduiront dans ton entourage direct… Notons que bien souvent le violeur ne reçoit pas le pardon mais cela n’est pas indispensable pour que ce pardon soit guérisseur. Ces criminels sont enfermés dans le déni ou ne prennent pas pleinement conscience du mal qu’ils ont fait.
Vous avez longuement échangé avec des dizaines de pédophiles abuseurs. Que venaient-ils chercher auprès de vous ?
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